Présent sur la scène rap française depuis 1990, La Rumeur affiche ostensiblement un hip-hop engagé. Loin du gangsta rap et de ses clichés néo-bourgeois, le groupe assène un rap anticapitaliste et tiers-mondiste. Interview d'Ekoué, membre du collectif.
Votre rap c'est du militantisme ?
Oui, on dénonce avec les moyens dont ont dispose. Nos textes sont marqués politiquement. La musique est un média, un véhicule. Elle doit permettre de motiver l'action collective. On opte pour une ligne clairement en rupture avec les valeurs néo-coloniales qui pullulent dans les quartiers populaires. A savoir, l'idéal de la réussite facile et de l'individualisme.
Quelle est la place du rappeur dans le champ politique par rapport à celui de l'intellectuel ?
La démarche d'un livre est beaucoup plus élitiste. Un disque, c'est de la consommation de masse. Quelqu'un qui écrit un livre et qui dénonce ce qu'on peut dénoncer dans nos albums (l'impérialisme occidental en Afrique, la répression policière dans nos quartiers, la dictature patronale dans les usines) participe au même combat. C'est juste une question de forme, et d'utilisation des mots.
Quels sont vos rapports avec les partis politiques ?
On n'en a aucun et on n'a pas du tout envie de rentrer dans un parti. A partir du moment où tu es dans un parti politique institutionnel, tu perds le contact avec les réalités. Le jour où un parti politique dénoncera avec la même virulence que nous les dégâts de l'impérialisme français dans les pays africains, alors je prendrai ma carte d'électeur, j'irai voter pour lui et je participerai à ses meetings. Mais, pour le moment, le regard international des partis d'extrême gauche ne va pas plus loin que l'altermondialisme.
Vous préférez plutôt participer à des mouvement non-officiels comme l'appel "Nous sommes les indigènes de la République "... [Cet appel peut être signé en ligne sur les sites TouTEsegaux.net et Oumma.com]
Voilà. L'association Les assises du colonialisme a contacté Hamé (Ndlr, membre du groupe La Rumeur) et instinctivement on a signé l'appel. Nous voulons que la transparence soit faite sur la politique de l'Etat français en Afrique. N'oublions jamais que la grandeur économique de la France et des puissances occidentales en général repose sur le pillage continuel et délibéré de l'Afrique. Il faut mettre en lumière l'implication de l'impérialisme français dans un certain nombre de génocides, dans la réhabilitation de dictateurs sanguinaires, et dans la spoliation de nos matières premières. Alors, cet appel doit participer à une prise de conscience collective. Et nous, on fait notre devoir. C'est ça la politique.
Dieudonné mène le même combat que vous sur le fond mais avec un procédé différent...
Non, on n'a pas le même combat. Mettre en opposition la souffrance des noirs et des juifs, c'est n'importe quoi. J'ai pas envie d'aboyer avec les loups mais j'ai pas envie de donner du crédit à ce genre d'idioties. Je me sens dépositaire de tous les peuples qui ont subi un certain nombre de massacres, qu'ils soient noirs, indiens ou juifs. Alors le problème n'est pas là. Il est politique et géostratégique.
Il n'existe que très peu de groupes de rap français engagés. Or le hip-hop vient à la base des quartiers populaires. Tu ne trouves pas que c'est un grand gâchis ?
Tout à fait. Le rap s'est fait recoloniser. Aux début, le hip-hop avait des velléités clairement anti-impérialistes et anti-colonialistes. C'était le produit d'un environnement sujet à la misère sociale et à la répression policière. Aujourd'hui, le mouvement est pourri dans l'œuf et on voit ce que ça donne.
La faute à Skyrock entre autre ?
Ils prennent une musique, la dévitalisent de son essence, avec le procédé de la carotte et du bâton. Une fois que le tout est maqué, les règles et les normes du message et du contenu ont changé. Alors, les connards du rap qui se mettent des biffetons plein le cul en racontant n'importe quoi, les Diams et compagnie, je m'en bats les couilles. C'est de la variété, c'est en rien de la musique populaire. C'est populiste à fond, c'est démago à souhait. Ils appartiennent à l'autre camp.
Justement, les deux plus grosses ventes de rap français sont Rohff et Booba. Ça t'énerve ? [Figures de proue du gangsta rap français, leurs sons passent en boucle sur Skyrock]
Non, car je considère qu'on ne parle pas au même public. Eux, c'est pour les mômes. Après j'ai rien contre ces mecs-là. Ils n'ont peut-être pas forcément les outils d'analyse pour développer un rap lucide. Mais bon, je préfère quand même que ce soit ces gars-là qui croquent plutôt que toutes ces espèces de merdes à la con, genre les Benjamin Bioley et toute la nouvelle scène franco-poujadiste.
Mais, tu ne souhaiterais pas qu'il y ait plus de groupes engagés sur la scène rap française ?
C'est toujours les minorités qui font battre en retraite les conneries dominantes. Donc, si c'est l'œuvre d'une minorité tant mieux. Pour avoir un mouvement de masse il faut avoir des minorités conscientes, avoir un véritable noyau dur, quelque chose qui gangrène petit à petit. C'est sur ça qu'on doit travailler.
La Rumeur est distribuée par une major, EMI. Ça doit être contraignant pour un groupe comme le vôtre ?
Tu rigoles ou quoi ? On a notre label et la major est en charge de distribuer notre musique. Le regard artistique de notre œuvre, c'est La Rumeur. On dit ce qu'on veut avec leur argent. Une major c'est comme une banque, ce sont des gens qui ont des sous. On s'en sert, et on fait ce qu'on veut avec. Ça nous donne les moyens de nous développer.
avril 2005.